philippe aubert de molay

  ici pour modifier le titre

auteur et scénariste

romans, nouvelles...  extraits choisis

En dessous des villes dévastées s’étendent à l’infini les lignes de métro, les anciens réseaux de distribution d’énergie, les abris anti-catastrophes climatiques, les zones de stockages abandonnées, les sous-sols divers et les interminables couloirs de circulation. J’explore les rivières d’eau noire, les passerelles au-dessus des abîmes éteints, les ascenseurs bloqués. J’habite ces parkings immenses dont les gens ont transformés les véhicules définitivement immobiles en maison. Dans la sûre pénombre se révèlent les galeries commerciales pillées, les cinémas enterrés aux centaines de sièges vides, les postes de secours oubliés. Tous ces puits forés vers on ne sait où, ces cachettes sérieuses. Les gouffres. Nos tanières. Un trou gigantesque, comme la bouche de la terre dont nous serions le cri de révolte. C’est la guerre depuis si longtemps. Habitants de ce morne désert de ferrailles tordues, nous résistons. Autrefois, j’étais chauffeur de bus.

Petit traité de sorcellerie et d'écologie radicale de combat, nouvelle

in Boxer dans le vide   (Souffle court éditions, 2016)

Car cette ville pleine de nuit menaçante et de lumière tyrannique est la salle d’opération du diable. Il nous rafistole, il nous aggrave, nous associe à ses projets, nous attache serré à sa personne rougeoyante, nous fait plaisir, nous incite à tirer parti des choses et des êtres, nous comble de bienfaits, nous sonde et nous prescrit des antidouleurs, nous rempaille, nous immortalise. Il danse sur les toits déserts des mille immeubles figurant des fusées sur le départ, propergolées à ras bord pour s’emparer de l’océan noir au-dessus de nos têtes, pour exporter nos dévorations et nos inassouvissements jusqu’aux confins. Plus loin que nos âmes déglinguées.

Super-héros à temps partiel, nouvelle

in Boxer dans le vide (Souffle court éditions, 2016)



- J’aime les hommes courageux, elle explique. Ceux qui ne mentent pas. Ne dissimulent rien. Ne calculent pas des choses sordides. N’ont pas le vertige d’exister. Savent ce qu’ils veulent et surtout surtout surtout ne disent jamais « tu sais, c’est compliqué. » in Personne n'est mort (50 micro-nouvelles pour parler d'amour, Souffle court, 2011)



Il y a ce que nos oreilles peuvent entendre, ce que nos yeux peuvent voir, ce que nos gestes peuvent dire, ce que notre entendement peut mesurer. Ce que l’on nomme, faute de mieux, le réel. Et il y a ce que la partie profonde de notre être devine, ce dont elle a l’intuition. Ce qui concerne la haine et l’amour, l’indifférence – qui est une forme cachée de haine – et la bienveillance – qui est une forme visible d’amour. L’antique philosophie lutine est basée sur cette seconde approche du vivant : deviner. Les lutins ne sont pas assez raisonnables pour placer leur jugement au dessus de tout. Ils préfèrent s’abandonner avec naturel à l’intuition, à ce qu’on devine. Je viens d’une très ancienne famille de prêtres, parait-il. Mes morts ont souvent été des gens de croyance, des raconteurs d’histoire diront certains. Mais leurs histoires, si souvent dites et redites, ont pénétrés leur sang, leur chair, leur âme. Je suis résolument militaire mais je suis resté un peu prêtre. Je devine. Je devine que ces trois aérotraîneaux annoncent le pire, apportent une guerre qui sera effroyable. Et entre nous, pour parler poliment comme on dit dans l’armée royale et au risque de choquer, ça me fait bien chier. Voilà c'est dit. J'hésitais mais c'est dit. Franco et cash.

                                                                                                                          in Noeland (trilogie roman, Kdp éditions, 2014)



Günter soupira d’un air de dire « c’est ainsi ! » puis il détourna la conversation en demandant au chef de patrouille des précisions purement militaires sur ce qui allait suivre. Autour du puits, on apercevait des femmes dont les seins témoignaient de la faim et des privations. Des hommes paraissaient réparer des outils hors d’âge. Des gamins traînaient, en guenilles, disputant des reliefs de repas à deux chiens méchants. On devinait le front luisant, perpétuellement en sueur, des mangeurs de racines, d’herbes et de charognes. C’était la vision du peuple de Caïn. Une petite foule paraissant absente à elle-même.  

                                                       in Teutonik (quadrilogie roman, Hispaniola Littératures 2008, Kdp éditions 2014)     
 


L’amour, cette divine couronne tressée par nos imaginations ornait miraculeusement nos fronts depuis si longtemps. Après ma mort, tu passeras du temps sur le seuil de notre porte, regardant la rue comme si j’allais rentrer, tu m’accepteras même si fantôme. Tu nourriras les chiens errants, tu répareras la patte des pigeons déchirée par les rats, tu donneras (et surtout ne sois pas regardant) de l’argent aux bohémiens parce que je l’aurais fait. J’ai aimé les scintillements de la pluie sur les tuiles vernissées des maisons voisines et j’ai acheté du jus d’orange aux fillettes pauvres frappant ensuite à notre porte chaque matin, tu le feras aussi. J’ai bien vite su que tu avais raison : l’orage, comme tu me l’expliquais une nuit lointaine , est prétexte à croire en quelque chose, reste à trouver à quoi ?


Leçon de ténèbres  (prix Hemingway 2015, Au Diable Vauvert)